Aphasie chez les polyglottes 6

 

2.4. La traduction de tests existants dans une langue

Pour Paradis (1999), cette solution n’est pas satisfaisante à cause des différences structurales entre les langues, de la fréquence d’utilisation de certaines constructions et des habitudes culturelles qui ont une influence par exemple sur la fréquence des mots ou la familiarité avec certains objets.

 

Le fait de traduire un test existant dans une langue offre l’avantage de pouvoir comparer les performances du patient dans les deux langues pour les mêmes items. Par contre, cette possibilité a des inconvénients. Ainsi, au niveau des mots, elle ne garantit absolument pas que les mots une fois traduits font toujours intervenir les mêmes variables. Ainsi, la longueur, la structure syllabique, le voisinage orthographique… changent énormément une fois les mots traduits. En ce qui concerne la fréquence, celle-ci devrait d’autant plus varier entre les langues que les situations socio-économiques ou que les habitudes culturelles de personnes qui parlent ces langues sont éloignées. Cet inconvénient se pose aussi au niveau des phrases. En effet, les structures d’une langue ne correspondent pas forcément à celles d’une autre langue, une simple traduction n’est donc pas pertinente.

 

Pour Paradis (1999), il ne faut pas se contenter de traduire les stimuli, mais il faut plutôt les transposer en se servant des critères qui avaient été utilisés lors de la construction du test que l’on désire traduire, et cela afin de pouvoir évaluer réellement un même déficit sous-jacent. En ce qui concerne la traduction que j’ai réalisée, je n’ai pas pu effectuer une sélection des mots suivant les critères du Lexis étant donné que je n’ai pu avoir accès à des bases de données lexicales en néerlandais.

 

Sasanuma et al (1995) se sont servis de la traduction d’un test japonais en coréen pour évaluer deux patients bilingues coréen-japonais. En japonais, il s’agissait du « Test for Differential Diagnosis of Aphasia » (TDDA) de Sasanuma et al. (1978), qui est devenu en coréen : « the Korean Aphasia Test Battery » de Park et al. (1992). Lorsque Park et al. ont traduit la batterie, ils ont conservé l’organisation générale du test ainsi que la complexité linguistique des tâches demandées.

 

Pourtant, j’ai tout de même décidé d’utiliser cette façon de tester avec Madame HH. pour la dénomination orale car celle présente dans batterie de Paradis ne me satisfaisait pas. En effet, cette dernière est réalisée à partir de 10 objets et ne permet de voir quelles sont les variables qui influencent les résultats du patient, ni de voir quelle est l’étendue du manque du mot du patient.

Deux variables étaient principalement testées dans le Lexis, à savoir, la fréquence et la longueur. En ce qui concerne la fréquence des items, je n’ai pas pu avoir accès à une base de données lexicales en néerlandais, je ne suis donc pas totalement sûre que la fréquence est la même en néerlandais et en français. Cependant, madame HH. vient d’un pays voisin, les Pays-Bas, avec une situation économique et des habitudes culturelles qui ne sont pas très éloignées des nôtres. De plus, durant les 25 dernières années, elle a habité en Belgique et a continué à utiliser un peu son néerlandais. Selon tous ces éléments, il est probable que les fréquences pour ces items soient donc presque similaires dans ses deux langues.

 

En ce qui concerne la longueur des items, elle ne reste pas systématiquement la même une fois les mots traduits. En fait, les mots fréquents utilisés dans le Lexis ont tendance à être plus courts en néerlandais qu’en français, et les mots rares ont tendance à être plus longs, on ne peut donc pas se fier à la note globale que la patiente obtient pour les mots courts et les mots longs en néerlandais, puisque la fréquence viendrait biaiser l’interprétation. Cependant, si on regarde les variations dues à la longueur pour chaque fréquence, il ne semble pas y avoir d’effet de longueur. Pour plus de clarté, j’ai renoté ci-dessous le nombre d’erreurs par sous-catégories lors de la passation du Lexis en néerlandais.

 
 
fréquence
fréquent

Moyennement fréquent

Peu fréquent

Très peu fréquent

longueur

1 syllabe

1/17
2/13
2/10
4/5

2 ou 3 syllabes

0/3
0/7
3/10
9/15
 

Malgré la différence parfois assez forte dans le nombre d’items par sous-catégorie, il semble assez clair que la longueur n’exerce pas véritablement d’influence. La situation idéale pour être sûr de cette interprétation serait de constituer une liste de mots qui rencontrent les mêmes caractéristiques de longueur et de fréquence aussi bien en français qu’en néerlandais.

 

On peut donc conclure que, bien que l’adaptation de l’épreuve en néerlandais soit imparfaite et donc qu’elle ne permette pas de respecter à 100% ce qui avait été mis en place lors de la construction de l’épreuve en français, elle permet néanmoins d’obtenir des résultats au niveau de l’influence des variables qui, même s’ils doivent être pris avec méfiance, sont tout de même plus précis que ce qu’on aurait obtenu avec l’épreuve de dénomination de la batterie de Paradis.

 

Je n’ai pas traduit d’autres épreuves que celles de la dénomination orale pour plusieurs raisons. D’une part, je pense que c’est cette épreuve qui se prêtait le mieux à la traduction, et dont les résultats conservaient le plus de signification. Et, d’autre part, je pense qu’il aurait été bien plus complexe de traduire une épreuve de phonologie ou de morpho-syntaxe tout en essayant que les résultats en néerlandais conservent un sens.

 

2.5. La comparaison des résultats de tests existants dans chacune des langues.

        Ce dont il faut absolument tenir compte pour réaliser cette comparaison, c’est que les tests utilisés dans les différentes langues soient équivalents, au niveau des types de tâches proposées, de leur niveau de difficulté, des variables impliquées… Il faut aussi tenir compte des buts dans lesquels ces tests ont été réalisés.

Il s’agit sans doute de la manière d’évaluer les différences entre les deux langues qui donne lieu au plus de difficultés lors de l’interprétation, car il peut devenir très difficile de savoir si une différence entre les résultats aux deux ou plusieurs langues est plutôt à interpréter en terme de différence réelle de compétence résiduelle ou en terme de différences dans la difficulté des tâches.

 
2.6. Conclusion
 

Suite à la passation de ces épreuves, j’ai pu me rendre compte que le tableau de déficits de madame HH. était similaire dans les deux langues, du moins pour les compétences testées par les épreuves qu’elle a réalisées.

Cependant, il aurait pu être intéressant de faire passer des épreuves en français et en néerlandais équivalentes plus précises, notamment sur l’effet de certaines variables, comme par exemple, la classe grammaticale. Il aurait aussi été intéressant d’approfondir l’examen de ses productions écrites pour les mots qui se prononcent pratiquement de la même façon en néerlandais et en français et pour lesquels elle a tendance à intégrer des caractéristiques des deux mots. Par exemple, alors qu’elle réalisait une épreuve de dénomination écrite en néerlandais, elle va notamment écrire « tulip » (tulp – tulipe) et « sigarette » (sigaret – cigarette).

 

Lors de cet examen j’ai essayé de respecter les critères énoncés plus haut, cependant, un biais a été présent tout au long de l’évaluation. Toutes les consignes ont été données en français et la patiente en dehors des réponses aux tâches m’a toujours parlé en français. Il aurait donc aussi été intéressant de voir si les interférences avec le français n’auraient pas été plus faibles si les consignes de la partie en néerlandais avaient été données par un néerlandophone.

 

De manière plus générale, nous avons vu dans cette section qu’il existait différents moyens d’évaluation de l’aphasie chez les polyglottes, chacun ayant ses avantages et ses inconvénients.

Le choix parmi les différentes façons de tester va surtout dépendre des buts que l’on se fixe lors de notre évaluation, mais aussi de la disponibilité des instruments. En effet, les batteries de Paradis ne reprennent pas tous les couples de langues possibles et il n’est pas toujours possible de construire une version équivalente soi-même.

Une réflexion sur “Aphasie chez les polyglottes 6

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