Aphasie chez les polyglottes 3

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1.2. Présentation de Madame HH.                                                               

Tout au long de cet exposé, je vais faire référence au cas d’une aphasique bilingue que j’ai pu observer lors de son bilan en français et à qui j’ai fait passer certaines épreuves pour évaluer si des déficits similaires existaient en français et en néerlandais. Cette patiente a été hospitalisée dans le Centre où j’effectuais mon stage durant environ un mois. Je n’ai pas réalisé une comparaison de ses compétences en français et en néerlandais à tous les niveaux de la langue, d’une part parce que son bilan en français était déjà en cours de réalisation et, d’autre part, car le temps m’aurait manqué. J’ai plutôt choisi une dizaine d’épreuves impliquant différentes modalités et différents niveaux de la langue qu’elle a alors réalisé en français et en néerlandais.

 

Madame HH. est une patiente bilingue (néerlandais – français). Elle a vécu en Hollande jusqu’à l’âge de 16 ans puis est venue en Belgique. Elle a suivi sa scolarité en néerlandais puis a fréquenté une école à Bruxelles pendant un an. Elle a suivi des cours de français et d’anglais au long de sa scolarité. Son mari ainsi que ses enfants sont francophones. La langue utilisée quotidiennement est donc le français. Le néerlandais était encore pratiqué lors de quelques contacts par an avec sa famille. Au moment de son accident, elle exerçait le métier de vendeuse.

La patiente a subi un traumatisme crânien suite à un accident de la circulation. Elle présentait à son arrivée au Centre un manque du mot, une anosognosie, ou au moins une anosodiaphorie, et des troubles de mémoire, mais pas de troubles moteurs.

Son aphasie était légère. La patiente présentait un léger manque du mot aussi bien à l’écrit qu’à l’oral ainsi qu’un léger trouble sémantique et cela aussi bien en français qu’en néerlandais. Les autres composantes du langage ne semblaient pas avoir été altérées.

La patiente présentait vraisemblablement une lésion au niveau du système sémantique, ainsi qu’un trouble au niveau de l’accès au lexique phonologique de sortie.

 

Je détaille ci-dessous l’ensemble des tâches qui ont été réalisées avec cette patiente ainsi que leurs résultats.  Les épreuves marquées d’un astérisque sont celles qui ont été réalisées en français et en néerlandais.

 

1) Langage oral

–        production orale

Les compétences communicatives de la patiente se situent au niveau 5 de l’échelle de Goodglass et Caplan (0-5), ce qui correspond à un discret handicap verbal.

Le langage spontané est fluent, parfois redondant, et présente un léger manque du mot.

La langage automatique* a été évalué par l’énumération des mois de l’année. Elle s’est réalisée sans problème aussi bien en français qu’en néerlandais.

Au niveau de la répétition*, elle a pu répéter parfaitement des mots de plus de trois syllabes aussi bien en français qu’en néerlandais.

En dénomination d’images*, elle a obtenu en français 57/80 à la DO 80 et 63/80 au Lexis, ce qui la situe à – 3 écart-types par rapport à des personnes dont le français est la langue maternelle. On peut observer un effet de fréquence, ses résultats étant normaux pour les fréquences élevées et moyennes, mais déficitaires pour les mots peu fréquents et très peu fréquents. On observe aussi un effet de longueur inverse, c’est-à-dire qu’elle dénomme mieux les mots longs (37/44) que les mots courts (25/36) lors de l’épreuve du Lexis.

Pour les mêmes mots que ceux du Lexis, elle obtient 59/80 en néerlandais. On observe encore un fort effet de fréquence, mais, il ne semble pas y avoir d’effet de longueur. Les erreurs sont de manière générale similaires en français et en néerlandais et consistent soit en une non réponse soit en une paraphasie sémantique. La patiente explique le fait qu’elle connaisse un mot dans une langue et pas dans l’autre par le fait qu’elle ne l’a simplement pas appris dans cette langue. Néanmoins, il faut se rappeler que de manière générale, cette patiente nie ses difficultés.

La structuration syntaxique*, appréciée par une épreuve de construction de phrases comprenant des mots imposés, semble préservée aussi bien en français qu’en néerlandais.

 

–        compréhension auditive

En désignation d’images, la patiente obtient 60/80 au Lexis. Elle se situe donc à un niveau inférieur de 3 écart-type par rapport à des francophones d’origine. Etant donné son niveau de bilinguisme antérieur à l’accident, on peut tout de même dire que ces résultats sont un peu trop faibles.

En appariemment de synonymes*, où la patiente doit retrouver deux mots ayant un sens très proche parmi 5 mots entendus, elle ne commet aucune erreur ni en néerlandais ni en français.

La patiente ne commet pas plus d’erreurs lors d’une tâche de catégorisation* où elle doit retrouver parmi 5 mots entendus celui qui ne f
ait pas partie de la même catégorie que les autres.

Lors d’une épreuve de génération de contraires*, elle obtient 7/10 en français et 8/10 en néerlandais.

La patiente n’a pas montré de difficultés au niveau des traitements morpho-syntaxiques* aussi bien en néerlandais qu’en français, les épreuves impliquant la référence pronominale, la voie active, passive, la négation et les propositions relatives.

 

2) Langage écrit

–        expression écrite

L’acte d’écriture en lui-même ne pose pas de problème.

Sous dictée*, ses erreurs relèvent parfois d’interférences entre le français et le néerlandais, surtout quand les mots sont très proches orthographiquement. Par exemple, elle va écrire : tulip (tulp – tulipe), sigarette (sigaret – cigarette) alors qu’elle devait écrire le mot en français. Je n’ai pas relevé d’autres types d’erreurs au niveau du néerlandais. Par contre, elle commet d’autres erreurs en français mais qui sont généralement phonologiquement correctes (hane pour âne, mareteau pour marteau) ou qui consistent en l’oubli d’accent (reverbère). Cependant l’origine de ces erreurs peut être antérieure à l’accident étant donné que la patiente n’a pas effectué sa scolarité en français.

 

–        lecture à voix haute

La lecture à voix haute est correcte aussi bien au niveau des lettres, des syllabes, des mots réguliers et irréguliers (sauf pour « escroc »), des non-mots, que d’un texte.

 

–        compréhension écrite 

Ses résultats à ce niveau sont comparables à ce qu’elle obtient en compréhension auditive.

 

3) Calcul

Les chiffres et les nombres sont lus correctement ainsi que les symboles d’opération.

Elle commet, cependant, des erreurs aussi bien en addition, en soustraction, en multiplication qu’en division lors de calcul mental. Elle obtient un total de 4/12 lors de calculs simples.

Elle commet des erreurs au niveau des faits arithmétiques, ses réponses faisant parfois partie des tables, mais pas systématiquement.

Au niveau de l’application de stratégies, il lui arrive de faire des choix non appropriés, la conduisant à de mauvaises réponses. Cependant, lorsqu’on lui signale que la réponse est erronée, elle prend le temps de réfléchir sur la stratégie à adopter, de modifier celle choisie précédemment et d’accéder à la bonne réponse.

Il est donc plutôt probable que ses erreurs soient en grande partie explicables par un manque de pratique. Elle signale d’ailleurs qu’elle ne calcule pour ainsi dire jamais mentalement, mais se sert plutôt d’une calculatrice.

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