Aphasie chez les polyglottes 4

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2. Comment évaluer les aphasiques polyglottes?

 

 2.1. Introduction


L’anamnèse du patient est fondamentale pour connaître le mieux possible la maîtrise qu’il avait de ses différentes langues avant l’accident, si celles-ci étaient des langues premières ou des langues secondes, si celles-ci étaient encore pratiquées régulièrement avant l’accident…. C’est par rapport à cette maîtrise antérieure à l’accident pour chacune des langues que doit être établi le degré de bilinguisme (Dronkers et al, 1995). Il est en effet plus que probable qu’un polyglotte n’ait pas exactement la même maîtrise pour chacune de ses langues, des déficits pourraient donc être dus à des lacunes prémorbides plutôt qu’être les conséquences des lésions cérébrales.

Ensuite, il est fondamental d’évaluer les deux langues du patient pour plusieurs raisons (Paradis, 1999). Premièrement, il est possible qu’un même déficit s’exprime plus ou moins fort suivant les caractéristiques de la langue. On risquerait donc de passer à côté de certains déficits qui permettraient d’affiner le diagnostic si l’on évaluait qu’une langue. Deuxièmement, si une langue n’est plus ou peu accessible, il faut pouvoir évaluer si une seconde langue peut être utilisée comme moyen de communication. Troisièmement, il faut évaluer quelle est la langue qui est la plus disponible pour le patient, et cette évaluation ne peut se faire sur base du contexte d’acquisition, de l’utilisation ou du niveau de maîtrise prémorbide des différentes langues (Paradis, 1995). Ces données, comme nous le verrons plus tard, ne permettent pas d’obtenir cette information.

Pour Grosjean (1989), il est important que le patient soit examiné par un monolingue dans chacune de ses langues et par un bilingue lorsqu’on étudie deux langues simultanément. Cela a pour but que, lorsqu’on évalue une langue du patient, l’autre soit totalement désactivée puisque le patient sait qu’il a une personne monolingue en face de lui, alors que s’il avait une personne bilingue en face de lui, il pourrait mettre en place une stratégie communicative de mélange entre les langues. Par contre, lorsque le patient est étudié en mode bilingue, il est important qu’il ait une personne bilingue en face de lui pour qu’il se sente totalement libre dans les mélanges qu’il va réaliser.

Les conditions visées par Grosjean n’ont pas été réalisées avec madame HH. étant donné que je ne suis pas parfaite bilingue et que les consignes ont été données en français.

2.2. Les tests créés pour les aphasiques polyglottes


 la « MAE : multilingual aphasia examination » de Benton et Hamsher (1978, 1989).

Ce test est disponible pour 7 langues (le chinois, le français, l’espagnol, le portugais, l’anglais, l’italien et l’allemand). Ces différentes versions sont fonctionnellement équivalentes au niveau du contenu mais il ne s’agit pas que d’une simple traduction d’un test identique. Ce test est composé de 7 parties : dénomination d’images, répétition de phrases, association contrôlée de mots prononcés (ex. : fluence de mots), l’orthographe, une version du token test, compréhension auditive de mots et de phrases et compréhension à la lecture de mots et de phrases.

Deux échelles d’évaluation sont inclues dans le MAE, la première évalue l’articulation, la cotation s’étend de 0 (mutique ou discours incompréhensible) à 8 (normal). La deuxième échelle d’évaluation concerne la réalisation de l’écriture, elle s’étend de 0 (écriture illisible) à 8 (bonne calligraphie).

Le manuel fournit les instructions des tests, des normes sous formes de percentiles qui ont été réalisées auprès de 360 adultes normaux provenant de l’Iowa et âgés de 16 à 69 ans. Un autre échantillon de 50 patients aphasiques est inclus et peut être utilisé pour discerner les différents sous-types d’aphasie. Des données normatives pour les enfants ont aussi été inclues dans la version de 1989.

Sa durée de passation prend environ 45 minutes.


le « test de l’aphasie chez les bilingues » de Paradis et Goldblum (1987) (« BAT » en anglais)

 

Cette batterie a été créée afin d’atteindre plusieurs buts (Paradis, 1987). Premièrement, son utilisation doit permettre de déterminer si une langue du patient est mieux préservée qu’une autre. Deuxièmement, grâce à elle, il doit être possible d’établir si des différences surviennent dans l’atteinte de deux ou plusieurs langues, et si c’est le cas, à quels niveaux de la langue elles se produisent.

Paradis a voulu créer un instrument qui soit suffisamment long pour pouvoir couvrir la plupart des domaines qui peuvent être atteints, tout en ayant une taille suffisamment réduite pour que ce test puisse être administré dans les différentes langues en quelques jours.

Ce test s’adresse aux bilingues, c’est-à-dire aux personnes qui savent utiliser leurs deux langues de manière pratique sans pour autant devoir fournir un effort appréciable (Paradis, 1987).

Pour Paradis (1999), les tests que l’on va choisir pour l’évaluation des langues doivent être linguistiquement et culturellement équivalents. C’est, en autre, pour cette raison qu’il a choisi de développer ce test.

Une autre raison qui l’a poussé à réaliser cette batterie est qu’elle permet de relever des informations précises quant aux différentes variables qui concernent un patient, par exemple à propos de l’histoire de son bilinguisme. Au fur et à mesure, la confrontation entre ces variables et la façon dont le patient récupère pourrait permettre de mieux comprendre l’influence de ces variables sur le mode de récupération. Elle lui permettrait aussi d’avoir une évaluation de l’effet des différents types de rééducation en fonction de différentes variables.

 

Paradis et ses collaborateurs ont réalisés ces batteries en prenant pour base certaines épreuves de l’examen standard de Boller et Hécaen (1979) qui vise l’évaluation des fonctions neurologiques.

Il existe toute une série de batteries de tests développées par Paradis en collaboration avec d’autres chercheurs pour évaluer les aphasiques bilingues dans un maximum de langues. De 1987 à 2000, 65 versions ont déjà été réalisées. La version française : « test de l’aphasie chez les bilingues » a été réalisée en collaboration avec Mme Golblum en 1987. Elle comprend trois parties:

–     une partie (A) commune à toutes les langues: anamnèse, l’histoire du bi-, multi-linguisme du patient et un examen neuropsychologique (mémoire, praxies, gnosies)

–        une partie (B) testant chacune des langues

–        une partie (C) testant chaque paire de langues impliquées.

Cette batterie fait intervenir 4 modalités : production orale, production écrite, compréhension auditive, compréhension écrite. 

Elle est multidimensionnelle puisqu’elle s’intéresse à différents niveaux linguistiques (phonologique, morphologique, syntaxique, lexical, sémantique), à différentes tâches linguistiques (compréhension, répétition, jugement d’acceptabilité, accès lexical, formation de phrases) et à différentes unités linguistiques (mots, phrases, paragraphes).

Elle est composée de 32 sous-tests. Chacun donne lieu à un score séparé et ceux-ci peuvent être combinés en sections (compréhension, écriture…). Ci-dessous sont détaillées les épreuves de la partie B de la batterie.

 

 

Expression orale

Compréhension auditive

–        discours spontané–        répétition de mots, pseudo-mots et phrases

–        énonciation de séries

–        fluence verbale

–        dénomination

–        construction de phrases à partir de mots imposés

–        génération d’opposés sémantiques

–        morphologie dérivationnelle

–        description d’images

 
–        désignation d’objets–        exécution de commandes

–        discrimination auditive verbale

–        compréhension syntaxique

–        recherche d’intrus parmi 4 propositions

–        recherche de synonymes parmi 4 propositions

–        recherche d’antonymes parmi 4 propositions

–        jugement grammatical

–        jugement d’acceptabilité sémantique

–        jugement de lexicalité

–        compréhension d’un texte à l’audition (3 ou 4 phrases)

 
Expression écrite

Compréhension écrite

–        copie de mots–        dictée de mots

–        dictée de phrases

–        écriture spontanée sur un sujet de son choix

–        compréhension d’un texte écrit (3 ou 4 phrases)–        désignation d’image ( les distracteurs sont des mots phonologiquement proches.)

–        compréhension de phrases

Lecture
Arithmétique mentale
–        lecture de mots à voix haute–        lecture de phrases à voix haute
 

 

En ce qui concerne la partie C, elle comprend une épreuve de reconnaissance de traduction de mots parmi plusieurs propositions, une épreuve de génération de traduction, une épreuve de traduction de phrases, et une épreuve de jugement de grammaticalité.

Les différentes versions ne sont pas des traductions identiques, mais sont équivalentes au niveau de la complexité linguistique pour chaque tâche.

En plus des tâches décrites dans la batterie, Paradis (1987) propose de calculer différents indices ou scores à partir des échantillons de langage relevés, il y en a 322. En fait, il détaille plusieurs de ces scores pour chacun des 32 sous-tests. On peut par exemple, calculer un indice de diversité lexicale : le type/token ratio, c’est–à-dire le rapport entre le nombre de mots différents émis et le nombre total de mots et cela dans chacune des langues ; un indice proche de 1 étant le signe d’un vocabulaire diversifié.

Il propose aussi de comptabiliser le nombre de paraphasies ainsi que leurs types à partir du discours spontané et descriptif, de la répétition, de la lecture à haute voix, et cela dans chacune des langues.

En ce qui concerne la complexité syntaxique, il suggère de calculer la longueur moyenne des productions verbales des 5 plus longues phrases du patient. Cet indice serait calculé lors du discours spontané et descriptif et lors de l’écriture spontanée.

Il indique ensuite qu’il faut mesurer la fluence ainsi que l’acceptabilité sémantique des productions du patient.

La passation de cette batterie ainsi que sa correction a été standardisée afin que la cotation soit objective et donc que les résultats soient le plus fiable possible.

 

En ce qui concerne madame HH., j’ai réalisé avec elle plusieurs épreuves tirées de cette batterie. Mon but n’était pas de faire son bilan en français, puisqu’il était déjà réalisé par mon maître de stage. Ce n’était pas non plus de réaliser son bilan en néerlandais puisque d’une part, les épreuves de Paradis ne sont pas assez précises pour obtenir des résultats assez complets et que d’autre part, n’étant pas parfaite bilingue, évaluer le néerlandais sous tous ses aspects ne m’était pas possible.

Mon but était plutôt d’évaluer si de manière générale, ses déficits étaient similaires dans les deux langues ou si elle présentait des tableaux de compétences résiduelles différents d’une langue à l’autre. Le fait d’avoir réalisé différentes épreuves à différents niveaux et en impliquant différentes modalités m’a permis de me faire une idée face à cette question bien que mon évaluation n’ait pas été exhaustive.

 

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