Buffer phonologique 1

LE BUFFER PHONOLOGIQUE DE SORTIE et les aphasies de conduction. Revue de la littérature réalisée par Fabienne Bigouret et Michel Fréderix.

Le patient IGR, présenté par Caramazza, Miceli & Villa en 1986, fait l’objet de la première description détaillée d’un patient souffrant d’un trouble caractéristique attribué à une altération du buffer phonologique de sortie (BPS), un processus supposé commun aux tâches de lecture, de répétition et d’écriture.

Le BPS est conçu comme une mémoire-tampon à capacité limitée qui maintient les informations positionnelles de nature phonologique à la SORTIE, durant le temps nécessaire à leur réalisation phonétique ou articulatoire ou, en écriture, durant le temps nécessaire à la réalisation des conversions phonèmes-graphèmes.

Figure 1. Représentation schématique de l’architecture fonctionnelle pour la lecture, l’écriture et la répétition (Caramazza et al., 1986)

IGR est un patient âgé de 40 ans, qui souffre d’une lésion hémisphérique droite consécutive à une occlusion de la carotide interne droite : il présente au départ une hémiplégie gauche et une aphasie globale.
Au moment où Caramazza et al. font leur étude, IGR est fluent, sa prosodie et son articulation sont normales. Il produit quelques paraphasies phonémiques, ses structures morpho-syntaxiques sont correctes.
En répétition de mots isolés, il a de bonnes performances une fois qu’il a levé la difficulté d’initiation de la première syllabe.
La compréhension des mots isolés est préservée, quelle que soit la modalité.

L’évaluation neuropsychologique est relativement bonne : les performances en mémoire visuelle immédiate se situent dans les normes et IGR a de bons scores au block-tapping test. Le rappel des 15 mots de Rey et des scores à l’empan de chiffres sont pauvres (3 à l’endroit et à l’envers).
IGR manifeste une dissociation automatico-volontaire avec une impossibilité d’exécuter des praxies bucco-linguo-faciales à partir d’instructions.

IGR présente des difficultés à répéter, à lire et à écrire les logatomes. En répétition et en écriture, un effet massif de la LONGUEUR des cibles est enregistré. La lecture est la moins altérée car, dans ce cas, les stimuli étant visuels et stables, les stratégies d’encodage n’exigent pas la même qualité de rétention des unités phonologiques durant la production.
Dans toutes ces tâches, les mêmes types d’erreurs sont enregistrés dans des proportions très similaires et ces erreurs sont explicables en termes PHONOLOGIQUES: des substitutions, des omissions, des insertions, des déplacements et des transpositions de phonèmes. Une majorité des erreurs sont simples (une erreur par cible) et elles respectent le point d’articulation attendu.
On notera qu’IGR lexicalise aussi un certain nombre de logatomes en tâche de lecture (13,7 % de ses erreurs sont des lexicalisations). IGR n’est cependant pas considéré explicitement comme un aphasique de conduction car il ne commet pas d’erreurs en répétition de mots et en dénomination.

Les difficultés rencontrées en répétition, en écriture et en lecture n’apparaissant que pour les logatomes, et pas pour les mots (ou tellement peu que les auteurs considèrent ces erreurs comme négligeables), Caramazza et al. en infèrent, un peu rapidement sans doute, que le BPS n’est pas nécessaire à la production des mots, et ils suggèrent l’existence d’une voie directe (qui ne passe pas par le BPS) entre le lexique phonologique de sortie et le système articulatoire. Selon cette hypothèse, les mots pourraient adresser des représentations lexico-articulatoires complètes et préalablement encodées, et cela directement à partir du lexique phonologique de sortie.

Ce « court-circuitage » des mots, qui ne passeraient pas par le BPS, n’est cependant pas indispensable pour interpréter des cas comme IGR. En effet, comme le soulignent Shallice, Rumiati & Zadini (2000), un déficit conjoint en lecture, écriture et répétition de logatomes uniquement pourrait très bien s’expliquer, non par un déficit du BPS lui-même, mais par une dysconnexion entre, d’une part les mécanismes orthographiques et phonologiques d’entrée (dont la mémoire auditivo-verbale à court terme ou, si l’on préfère, un buffer phonologique d’entrée, BPE) et d’autre part, les mécanismes phonologiques de sortie (dont le BPS).
Dans le modèle présenté à la figure 1, ceci correspondrait à altérer le fonctionnement des deux voies de gauche.
Dans le cadre d’une telle interprétation, la production des mots réels ne serait pas déficitaire car ils accèdent au BPS via le système sémantique et le lexique phonologique de sortie, ce qui n’est pas possible pour les non-mots. Dans cette hypothèse de dysconnexion, il n’est bien entendu pas nécessaire de postuler une voie particulière qui contournerait le BPS lorsque des mots sont produits.

Bub, Black, Howell & Kertesz (1987) ont étudié un patient similaire à IGR, MV (celui-ci présentait une agraphie tellement massive que ses performances en écriture n’ont pas été étudiées). On notera qu’à partir de trois syllabes, MV commence aussi à commettre des erreurs en répétition de mots.
Les auteurs proposent cependant que l’avantage des mots sur leslogatomes en cas d’altération des capacités du BPS (ou en cas de perte trop rapide des informations au sein du BPS) est en réalité dû au fait que les candidats potentiels à ce niveau sont des morphèmes (pas des mots entiers). Des mécanismes de haut niveau sélectionneraient (sur base des informations disponibles) le meilleur candidat possible, à savoir, dans la mesure du possible, un mot. Ceci suffirait à conférer un avantage certain aux mots et il ne serait donc pas nécessaire de postuler l’existence d’une voie directe (qui éviterait le BPS) pour les mots.
Notons pourtant qu’à elle seule, cette interprétation ne pourrait pas rendre compte d’une TOTALE préservation des mots par rapport aux non-mots. Nous reviendrons sur ce point plus loin.
Caramazza et al. (1986), de même que Bub et al. (1987), ont par ailleurs cherché à démontrer que les difficultés spécifiquement observées lors de la production des logatomes n’étaient pas dues à un trouble acoustico-phonologique ou encore à un déficit des capacités méta-phonologiques.
Cette démonstration a cependant été particulièrement bien établie par Bisiacchi, Cipolotti & Denes (1989). Ces derniers étudient les capacités de traitements phonologiques chez un patient,
RR, qui, comme IGR, présente des troubles (assez) sélectifs de la lecture, de l’écriture et de la répétition des non-mots. On notera au passage que, contrairement à IGR, ses performances en lecture de logatomes sont moins bonnes (37 % d’erreurs) qu’en répétition (13 % d’erreurs). En écriture de logatomes, il commet 60 % d’erreurs. Les auteurs ne proposent pas d’explication à cette particularité.
Comme IGR et MV, il souffre aussi d’un important déficit de la mémoire auditivo-verbale à court terme (empan de chiffres limité à 3 à l’endroit et à l’envers). Sa compréhension n’était altérée que pour les phrases longues et complexes, ce qui est en accord avec l’idée selon laquelle un déficit de la mémoire de travail verbale conduit à des difficultés de compréhension grammaticale. Il pouvait répéter de courtes phrases mais on notait des omissions avec les énoncés plus longs.
L’intérêt de l’étude de ce cas est qu’elle démontre qu’un patient peut avoir un trouble de la mémoire phonologique sans la moindre difficulté à identifier, à discriminer et à manipuler les informations phonologiques. En effet, RR réussit parfaitement les tâches de discrimination auditive de paires minimales, les tâches d’échange de phonèmes initiaux entre paires de mots ouïs (ex : Sandra Pertini doit être transformé en Pandra Sertini), les tâches de comptage de phonèmes à partir de mots et de logatomes entendus, les tâches de segmentation de mots écrits ou entendus.

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