Concrétude 2

SUITE

II. Influence du degré de concrétude des mots sur les traitements lexico-sémantiques des patients cérébro-lésés.
Questions préliminaires quant à l’indépendance de ce facteur par rapport à l’effet de classe grammaticale.

Enfin, la catégorie syntaxique des mots est un facteur plus aisé à contrôler. Un effet de la catégorie grammaticale (noms vs adjectifs vs verbes) des mots de la classe ouverte (par opposition aux mots de la classe fermée : prépositions, articles, pronoms …) est sans doute particulièrement important pour le sujet qui nous préoccupe ici. En effet, un des principes organisateurs du lexique mental est apparemment justement l’appartenance des unités lexicales à l’une ou l’autre de ces catégories syntaxiques.
Les études qui tendent à le démontrer ont essentiellement opposé les noms et les verbes, ces catégories étant les seules à se prêter aisément à une tâche de dénomination. Ainsi, la recherche s’est attachée à mettre en évidence l’existence d’une double dissociation dans les capacités des aphasiques à accéder au lexique phonologique de sortie des noms et des verbes.

Micelli, Silveri, Villa et Caramazza (1984) ont été les premiers à émettre l’hypothèse que l’omission des verbes par les patients agrammatiques pourrait être due, non à un trouble syntaxique, mais à un trouble lexical (difficulté particulière d’accès aux unités lexicales de cette catégorie). En effet, ces patients agrammatiques, en tant que groupe (il y a des exceptions individuelles), dénomment plus facilement les substantifs que les verbes (images d’actions). Et cela alors même que la tâche de dénomination ne requiert aucun traitement syntaxique.
A l’opposé, Micelli et coll. (1984) montrent que les patients souffrant d’aphasie amnésique pure (les anomiques, n = 5 dans cette étude) présentent, toujours en tant que groupe, un profil de résultats inverse.

Zingeser et Berndt (1990) ont répliqué les résultats des agrammatiques en contrôlant mieux la fréquence des mots, leur longueur et leur appartenance catégorielle. Ils ont aussi testé l’accès aux mots en modalité auditive (dénomination au départ de définitions) et dans des épreuves de description d’actions ou de récit (langage discursif). Dans ces épreuves, ils ont à nouveau obtenu des résultats similaires pour les agrammatiques.
Les résultats des patients anomiques testés par Zingeser et Berndt (1990) étaient moins clairs puisqu’un déficit spécifique des noms par rapport aux verbes n’était observé que dans la tâche de dénomination sur base de définitions.

Quoiqu’il en soit, la question n’est pas ici de savoir si le déficit d’accès aux verbes est une cause de l’agrammatisme (le mauvais accès aux verbes causerait des déficits de formulation des énoncés) ou s’il en est une conséquence (un déficit des procédures de traitement syntaxique affecterait plus particulièrement l’accès à la forme et au sens des verbes que des noms). Le propos n’était ici que de montrer que la catégorie syntaxique des mots (noms vs verbes) pourrait bien être – tout comme pourrait l’être le degré d’imageabilité des mots – un des principes organisateurs du système lexico-sémantique. La question qui se pose alors est de savoir si les deux facteurs agissent à un même niveau de traitement et si, dès lors, ils sont susceptibles d’interagir.

L’hypothèse la plus couramment défendue (je suis conscient que cette hypothèse ne fait plus l’unanimité mais je n’en discuterai pas ici) est que la catégorie syntaxique constitue un principe organisateur des lexiques phonologiques et orthographiques (d’entrée et de sortie), alors que le degré de concrétude est une propriété organisatrice du système sémantique. Les arguments les plus clairs en faveur de la première de ces propositions ont été fournis par Hillis et Caramazza (1991, 1995) et par Baxter et Warrington (1985).

Hillis et Caramazza ont en effet étudié trois patients qui, en l’absence de tout trouble de la compréhension et donc sans déficit sémantique, présentent des troubles spécifiques à produire ou à reconnaître les verbes OU les noms dans une modalité particulière.
Ainsi, HW ne commet des erreurs sémantiques qu’en production orale (dénomination et lecture à voix haute) des verbes : V < N en oral. A l’inverse, SJD ne commet d’erreurs qu’en production écrite (dénomination et écriture sous dictée ) des verbes : V < N en écrit.
Aucun effet de concrétude n’étant enregistré pour les noms, les auteurs en déduisent que les dissociations observées reflètent bien un effet de catégorie syntaxique : les lexiques de sortie (phonologique et orthographique) seraient tous les deux organisés, de façon indépendante et redondante, en fonction de la catégorie syntaxique des mots.

Le troisième patient étudié par Hillis et Caramazza (1995), EBA, présente un déficit spécifique de la production orale des noms (dénomination d’images, dénomination sur base de définitions, fluence verbale suscitée, lecture à voix haute) : N < V.
EBA et HW indiquent donc une double dissociation. De plus, pour EBA, la reconnaissance des noms écrits (tâche de décision lexicale) est meilleure que celle des verbes : V < N. Et, à nouveau, il n’y a aucun effet de concrétude sur les performances de EBA.
Les auteurs en concluent que l’information concernant la catégorie syntaxique est représentée de manière redondante à différents niveaux de traitement de l’information lexicale (entrée et sortie).

Baxter et Warrington (1985) ont, quant à elles, analysé les performances d’une patiente sans trouble de la compréhension et de la lecture de mots mais qui ne peut écrire les logatomes et qui écrit mieux les noms que les verbes, et ce quel que soit le niveau de concrétude des mots. L’activation des représentations graphémiques de sortie est donc ici aussi sensible à la catégorie syntaxique des mots.

En résumé, on aura noté que les dissociations syntaxiques (même si toutes les doubles dissociations n’ont pas été observées) sont toujours considérées comme le reflet d’un trouble lexical (au niveau de l’un ou l’autre des lexiques) et jamais comme celui d’un trouble sémantique (voir note 1).

Dans les cas décrits ici, la valeur de concrétude des mots ne semble pas pouvoir être invoquée pour proposer une alternative à l’hypothèse d’une organisation syntaxique des lexiques. Cependant, et plus encore lorsqu’une différence en faveur des noms est observée, les auteurs ont cherché à démontrer que l’effet ne pouvait être du à un effet pervers de l’imageabilité des mots. C’est qu’en effet on admet le plus souvent que les verbes sont en général plus abstraits que les noms.
Cependant, comme cela a déjà été mentionné plus haut, le degré de concrétude des mots exercerait un effet au niveau de l’accès aux représentations sémantiques et son effet au niveau lexical ne serait qu’indirect.

Pour clôturer cette introduction, la question se pose de savoir s’il y a des raisons empiriques pour suggérer que l’accès aux représentations sémantiques des verbes n’est pas identique à l’accès aux représentations sémantiques des noms. Pour autant que je le sache, la littérature neuropsychologique fournit peu d’arguments. Le titre d’un article de Campbell et Manning (1996) attire cependant l’attention. Il s’agit de la description d’un patient atteint d’aphasie optique (un trouble de la dénomination spécifique à la modalité visuelle de présentation). Ce patient n’éprouve étrangement aucune difficulté à dénommer des dessins d’actions (animées ou inanimées, comme une torche qui brûle par exemple).

Son aphasie optique est interprétée comme le résultat, dans un système interactif d’activation en cascade vision-sémantique-nom, de l’addition d’un trouble modéré de l’accès à la sémantique au départ d’objets vus et d’un trouble modéré d’accès aux représentations phonologiques de sortie au départ du système sémantique.
La préservation de l’accès aux étiquettes verbales des verbes n’étant vraie qu’en dénomination d’images (pas en tâche de fluence verbale par exemple), les auteurs en tirent la conclusion provisoire que les objets et les actions n’entretiennent pas, en modalité visuelle, les mêmes relations avec les structures sémantiques.
Les actions n’auraient en effet pas, contrairement aux objets, des caractéristiques perceptuelles suffisamment définies pour pouvoir être directement appariées aux structures sémantiques sous-jacentes. Autrement dit, les traits sémantiques des actions (et, donc, des verbes) sont rarement donnés par l’usage d’un objet particulier mais bien par une conjonction de plusieurs exemples d’objets. Les verbes tendent vers une sorte de généralité plutôt qu’à l’unicité. En ce sens, ils seraient nécessairement plus abstraits que les noms d’objets.

En cas d’effet de concrétude classique (mots concrets mieux traités que mots abstraits), les verbes devraient dès lors être plus difficiles à comprendre que les noms et ils devraient être plus difficiles à dénommer que les objets. Ce dernier effet serait cependant compensé en cas d’aphasie optique par la multiplicité des « routes » d’accès des actions vues vers la sémantique. La sémantique des verbes serait en effet plus riche (contiendrait un plus grand nombre de traits sémantiques) que celle des objets (nous reviendrons sur cette idée dans des messages ultérieurs).

En dehors de considérations quant à l’interprétation globale du patient de Campbell et Manning et des implications théoriques de celle-ci, on pourrait aussi penser que la vue d’une représentation d’action ne nécessite pas, pour être interprétée sémantiquement sans ambiguïté (du moins pas au même titre que la vue d’un objet), le recours à des procédures d’imagerie mentale et, donc, aux liens qui unissent les structures visuelles pré-sémantiques et les structures conceptuelles ou sémantiques. Les représentations visuelles d’actions fourniraient peut-être directement un nombre plus important d’informations fonctionnelles (de type sémantique) que les représentations visuelles des objets. Ces informations seraient en quelque sorte directement présentes dans les dessins ou vidéos d’actions.

Un corollaire de cette hypothèse pourrait être que la compréhension des verbes en modalité auditive ou écrite est susceptible d’être moins sensible au caractère concret ou abstrait des mots que ne le serait la compréhension des noms.
En effet, si la compréhension précise des noms concrets fait appel aux mécanismes d’interaction entre représentations sémantiques et représentations structurales pré-sémantiques, il est concevable que la compréhension des verbes concrets ne nécessite pas (pas plus que la compréhension des verbes abstraits) de recourir à un même degré aux mêmes procédures. Ainsi, la compréhension des noms pourrait être, dans certains cas pathologiques, plus affectée par le caractère abstrait du mot que la compréhension des verbes.

Dans les messages suivants sera présentée une analyse d’un patient dont les performances vont dans ce sens.

Ensuite seront présentées quelques études sur les effets de concrétude suite à une lésion cérébrale.

Enfin, des propositions d’interprétation de ces faits seront données.

Note 1
Zingeser et Berndt (1988) considèrent que des informations sémantico- syntaxiques ne peuvent être inclues au niveau des représentations lexicales et qu’un effet de la catégorie syntaxique des mots en dénomination ne peut dès lors être attribué (en cas d’intégrité des représentations sémantiques elles-même) qu’à une altération des procédures d’appariement entre la sémantique et les lexiques de sortie (ou des procédures d’activation des représentations lexicales au départ des représentations sémantiques). La catégorie grammaticale est alors considérée comme un facteur qui guide l’accès aux lexiques de sortie. Afin d’expliquer (de façon économique) le pattern de performance similaire observé leur patient en production orale et écrite de noms et de verbes, Zingeser et Berndt(1988) avaient émis l’idée selon laquelle le lieu d’influence de la catégorie syntaxique des mots se situerait à un niveau commun d’accès aux deux lexiques de sortie. Cette interprétation est évidemment mise en doute par les résultats obtenus par Hillis et Caramazza.

Références
Campbell, R., & Manning, L. (1996). Optic aphasia: A case study with spared action naming and associated disorders.
Brain and Language, 53, 183-221.
Denis, M. (1989). Image and Cognition. Paris, Presses Universitaires de France.
Hillis, A.E., & Caramazza, A. (1991). Lexical organization of nouns and verbs in the brain. Nature, 349, 789-790.
Hillis, A.E., & Caramazza, A. (1995). Representation of grammatical categories of words in the brain. Journal of Cognitive Neurosciences, 7, 396-407.
Hirsch, K.W., & Ellis, A.W. (1994). Age of acquisition and lexical processing in aphasia. Cognitive Neuropsychology, 11, 435-458.
Micelli, G., Silveri, M.C., Villa, G., & Caramazza, A. (1984). On the basis of the agrammatic difficulty in producing main verb. Cortex, 20, 207-220.

Zevin, J.D., & Seidenberg, M.S. (2002. Age of acquisition effects in word reading and other tasks. Journal of Memory and Language, 47, 1-29.
Zingeser, L.B., & Berndt, R.S. (1988). Grammatical class and context effects in a case of pure anomia: Implications for models of language processing. Cognitive Neuropsychology, 5, 473-516.
Zingeser, L.B., & Berndt, R.S. (1990). Retrieval of nouns and verbs in agrammatism and anomia.
Brain and Language, 39, 14-32.

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