Concrétude 7

SUITE

EFFETS DE LA CONCRETUDE DES MOTS SUITE A UNE LESION CEREBRALE : LES
FAITS. (3 : Présentation du patient DRB (Franklin, Howard et Patterson, 1994 et 1995)

Auteurs : Franklin, S., Howard, D., & Patterson, K.
Titre : Abstract word meaning deafness.
Revue: CognitiveNeuropsychology, 1994, 11, 1-34.Auteurs : Franklin, S., Howard, D., & Patterson, K.
Titre : Abstract word anomia.
Revue: Cognitive Neuropsychology, 1995, 11, 549-566.

Les auteurs présentent un cas de surdité verbale pure (sans autres signes de surdité), c’est-à-dire un trouble de la compréhension qui affecte uniquement la modalité auditive (la compréhension écrite est préservée). De ce fait, dans la mesure où l’on admet l’existence d’un système de représentations sémantiques commun à toutes les modalités d’entrée, on peut en conclure que le problème de compréhension est attribuable à un déficit d’accès à la sémantique et non à une perte des représentations sémantiques au niveau du système cognitif (si tel était le cas, la compréhension devrait être altérée dans toutes les modalités).

Parmi les cas décrits de surdité verbale, on peut distinguer :
– les patients incapables de traiter les sons de la langue (word sound deafness) : déficit au niveau du système d’analyse acoustique des mots,
– ceux qui, bien que pouvant parfaitement discriminer les sons de la langue, ne peuvent accéder au lexique phonologique d’entrée (word form deafness) et qui ne peuvent donc distinguer les mots des logatomes en modalité auditive, et
– ceux qui présentent une incapacité à dériver le sens des mots entendus (word meaning deafness) sans trouble des traitements précédents. La lésion fonctionnelle se trouverait donc sur la voie qui va du lexique phonologique d’entrée au système sémantique.

Les premiers (word sound deafness) ont des difficultés de répétition et d’écriture sous dictée, les seconds (word form deafness) peuvent répéter mais ne peuvent écrire sous dictée que les mots orthographiquement réguliers (par conversion des phonèmes en graphèmes). Enfin, les derniers (word meaning deafness) peuvent théoriquement répéter et écrire sous dictée en utilisant toutes les voies qui court-circuitent le système sémantique. Dans la mesure où ces derniers n’ont pas de problèmes de répétition, ils s’apparentent aux patients atteints d’aphasie transcorticale sensorielle qui n’ont pas de difficultés à réaliser des tâches de décision lexicale auditive (ce qui permet d’exclure l’hypothèse d’un trouble phonologique d’entrée : l’analyse auditive des signaux acoustiques et l’accès aux formes des mots dans le lexique phonologique d’entrée sont sans particularités). Ces aphasiques présentent cependant en outre une anomie et des déficits de compréhension écrite. Les troubles de compréhension étant multi-modaux, il est dès lors impossible d’affirmer que leurs déficits de compréhension auditive ne sont pas dus à un trouble sémantique généralisé (une altération des représentations sémantiques elles-mêmes au niveau du système cognitif).

Les troubles du patient DRB (victime d’un AVC de l’artère cérébrale moyenne gauche à l’âge de 54 ans) décrit par Franklin et al. s’avèrent être de ce troisième type : il n’a pas de troubles importants au niveau des traitements phonologiques d’entrée (tests de discrimination auditive de phonèmes, tests de décision lexicale avec des mots concrets et abstraits, tests d’appariement mot/images avec des distracteurs phonologiquement proches de la cible …) et, en plus, ses difficultés de compréhension sont spécifiques aux mots abstraits (et/ou faiblement imageables).

En tant que « word meaning deafness », le cas n’est cependant pas classique puisqu’il présente aussi des déficits de répétition et d’écriture sous dictée dus à des troubles additionnels sévères des capacités de conversion acoustico-phonologiques et au niveau de la voie qui va directement du lexique auditif d’entrée au lexique phonologique de sortie (il ne peut répéter ou écrire aucun non-mot et, lorsqu’il tente de répéter un logatome, la plupart de ses erreurs correspondent à un mot réel – mais il peut les lire). Il ne peut donc répéter ou écrire que par la voie sémantique, ce qui est encore bien démontré par le fait que ses performances en répétition et en écriture sous dictée sont également affectées (comme en compréhension auditive) par le facteur d’imageabilité des mots. En effet, ses performances sont meilleures pour les mots concrets (sans être pour autant parfaites car il y a de surcroît un problème général d’accès aux représentations phonologiques de sortie au départ de la sémantique). Ses performances ne sont par ailleurs pas affectées par les facteurs de fréquence et de longueur des mots.

Notons encore qu’une part non négligeable de ses erreurs en répétition (comme en compréhension auditive) sont de nature sémantique, ce qui indique que l’accès à la sémantique, au départ de mots ouïs, n’est pas du type « tout ou rien ». Ceci est d’ailleurs confirmé expérimentalement puisque les auteurs montrent qu’il est possible d’améliorer ses performances en répétition et en compréhension auditive de mots abstraits en présentant au préalable un mot lié en modalité écrite (effet d’amorçage). Ses performances en répétition ne sont en outre pas fonction d’un point précis sur une échelle d’imageabilité des mots mais elles chutent graduellement en fonction du degré d’abstraction de ceux-ci.

Dans la suite seront rapportés les résultats aux épreuves qui sont pertinentes pour notre propos.

Examiné deux ans après son accident, le langage de DRB est fluent et ne présente aucun signe d’agrammatisme en production (sa compréhension auditive de phrases est altérée car il ne peut alors interpréter les mots fonctionnels qui tendent évidemment à être abstraits).

L’anomie est extrêmement réduite en dénomination d’objets (nous y reviendrons) mais ses capacités de répétition restent réduites, même pour les mots isolés (voir plus haut).

L’accès à la sémantique au départ d’images et de mots concrets ouïs est sans particularités notoires mais il n’en va pas de même pour les mots abstraits. Ainsi, à un test de jugement de la synonymie de paires de mots présentés auditivement ou par écrit, il n’est déficitaire que dans la condition « mots ouïs de faible concrétude ». En modalité écrite, les temps de réponse sont par ailleurs strictement normaux.
Au test d’appariement mot/images de Shallice et McGill (non publié), ses résultats sont les suivants pour les mots concrets et abstraits respectivement : en modalité écrite, 30/30 et 37/45 ; en modalité auditive, 29/30 et 21/45. On note donc un net déficit en auditif pour les mots abstraits.
Enfin, lorsqu’on lui demande de produire un mot associé à un mot donné, ses réponses sont jugées (par un juge indépendant) comme correcte dans les proportions suivantes pour les mots concrets et abstraits respectivement (les deux listes sont équilibrée du point de vue de la fréquence des mots-cibles : 40 et 36/40 en modalité écrite, 37 et 17/40 en modalité auditive.

En résumé, sa compréhension de mots isolés est caractérisée par une forte interaction entre les facteurs de modalité de présentation et d’imageabilité des mots, avec un trouble significatif de la compréhension auditive des mots abstraits uniquement.

Nous avons signalé plus haut que l’anomie de DRB est très réduite en dénomination d’objets et de dessins d’objets (95% de réponses correctes pour des mots relativement fréquents). Il y a cependant un net effet de la fréquence lexicale puisqu’il ne dénomme que 11 images sur 30 lorsque le mot attendu est peu fréquent. L’essentiel de ses erreurs sont des paraphasies phonémiques. Il commet également certaines erreurs de régularisation lors de la lecture à voix haute de mots irréguliers (qu’il comprend pourtant parfaitement). Cette « dyslexie de surface » n’est cependant évidente que pour les mots irréguliers faiblement imageables. Il y a donc un trouble général modéré d’accès au lexique phonologique de sortie, ce qui explique en outre que sa répétition de mots est plus altérée que sa compréhension auditive des mêmes mots.
Et cette anomie paraît nettement plus importante pour les mots abstraits.

Les tâches de dénomination d’images ne se prêtant pas, par nature, à l’élaboration d’un test d’accès aux représentations phonologiques des mots abstraits, les auteurs proposent d’utiliser une tâche de fluence verbale catégorielle (avec critère sémantique). DRB est ainsi invité à produire oralement pendant deux minutes le plus grand nombre possible de mots appartiennent à 10 catégories (dont le nom est fourni par écrit). Cinq d’entre elles ont pour but de susciter la production de mots imageables (animaux, couleurs, pays, professions, politiciens), les cinq autres devant susciter la production de mots peu imageables (émotions, religions, sciences, qualités, défauts). Les mots produits par DRB et par six sujets de contrôle (appariés à DRB quant à l’âge et quant au niveau de scolarité) ont été soumis à une estimation (par 11 sujets) de leur degré d’imageabilité (sur une échelle à 7 degrés). Ceci a permis de confirmer le bien-fondé du choix des catégories et, dès lors, de comparer les résultats aux deux groupes de cinq catégories (respectivement I+ et I-). Cinq autres sujets sains ont également jugé le degré d’acceptabilité des mots produits pour les dix catégories. Lorsqu’un mot était jugé comme inacceptable par au moins deux de ces cinq sujets, le mot en question a été exclu des analyses.

Les résultats indiquent que les sujets de contrôle produisent pus de mots acceptables pour les catégories I+ que I- (en moyenne 113.8 – 88 à 157 versus 45.6 – 34 à 60). DRB obtient un score comparable pour les catégories I+ (95) mais est nettement déficitaire pour les catégories I- (24). Il faut encore noter, d’une part qu’en aucun cas DRB ne diffère des sujets de contrôle pour ce qui est du nombre de réponses inacceptables et, d’autre part, que la probabilité que DRB produise un mot décroît graduellement en fonction du degré d’abstraction des mots (comme c’était le cas en tâche de répétition).

Enfin, on peut se demander comment DRB (s’il a effectivement un manque du mot spécifique pour les mots abstraits) peut malgré tout être aussi performant lorsqu’on lui demande de fournir oralement un mot sémantiquement lié aux mots abstraits présentés en modalité écrite (voir plus haut). Franklin et al. (1995) démontrent que les réponses de DRB, quoique correctes, sont significativement plus imageables ou concrètes que celles produites par des sujets de contrôle.

DRB présente donc, à la fois, un trouble spécifique d’accès à la sémantique des mots abstraits en modalité auditive et un trouble spécifique d’accès aux représentations phonologiques de sortie des mots abstraits au départ de la sémantique. Les représentations sémantiques elles-mêmes sont cependant préservées pour tous les types de mots.

Cognitive Neuropsychology
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