Wilshire & McCarthy, 2002

Titre : Evidence for a context-sensitive word retrieval disorder in a case of nonfluent aphasia.
Auteurs : Carolyn E. Wilshire & Rosaleen A. McCarthy
Revue : Cognitive Neuropsychology, 2002, 19 (2), 165-186

Introduction

– 36 images (6 dans chacune de 6 catégories sémantiques), correctement dénommées au préalable par le patient en présentation lente et sans les avoir groupées par lots catégoriels, ont été sélectionnées. Six lots « A » de six items liés par la catégorie (six fruits par exemple) et six lots « B » de six items non liés (une image de chacune des catégories) ont alors été créés.
– Les lots d’images étaient présentés sur l’écran d’un ordinateur, tout d’abord au rythme du patient puis, cinq fois de suite, à une vitesse prédéterminée (lente pour les deux premières séances d’examen : toutes les 3 sec., et rapide pour les séances suivantes : toutes les 2 sec.).
– Les erreurs étaient classées comme des substitutions contextuelles (productions d’un autre mot du lot cible, des persévérations), des substitutions non contextuelles (productions d’un mot non présent dans le lot), des erreurs phonologiques, des omissions ou encore des erreurs inclassables.
– Les résultats montrent un effet principal de la vitesse de présentation (plus d’erreurs en condition de présentation rapide), un effet principal de la proximité sémantique (plus d’erreurs pour les lots A) et une interaction significative des deux facteurs principaux : l’effet de proximité sémantique n’est en effet significatif que dans la condition de présentation rapide.
– La majorité des erreurs sont des substitutions contextuelles et leur nombre est significativement affecté par les deux variables principales. La proximité sémantique des items dans un lot en augmente le nombre et, dans une moindre mesure, la vitesse de présentation a un effet similaire. Quant aux substitutions non contextuelles, elles sont beaucoup moins nombreuses et significativement plus nombreuses pour les lots B que pour les lots A. La même tendance (inverse de celle enregistrée pour les substitutions contextuelles) est observée pour les erreurs phonologiques. Et les omissions n’apparaissent, pour ce patient, que lorsqu’un seuil de difficulté est atteint, à savoir en présentation rapide d’images de la même catégorie.

Les auteurs interprètent ces résultats comme démontrant, chez BM, l’influence de facteurs contextuels externes aux représentations lexicales des mots cibles.

L’expérience 2 a pour objet de voir si cette sensibilité contextuelle du déficit des traitements lexicaux se manifeste aussi dans une autre tâche lexicale qui, elle, ne requiert pas la production de mots. Il s’agit d’une tâche de décision (vrai/faux ou même/différent) quant à l’adéquation d’un mot pour une image. Sans entrer dans les détails de cette expérience, seul un effet de la vitesse de présentation (pas de la proximité sémantique), lequel suggère qu’il pourrait exister un déficit sémantique mineur, est enregistré.
L’effet de la présentation des items en blocs de la même catégorie a donc un effet dans une tâche de production qu’il n’a pas dans une tâche de compréhension.

Enfin, l’expérience 3 permet de répliquer les résultats de l’expérience 1 avec des stimuli différents. Un autre patient, IG, aphasique amnésique sans trouble, ni de la compréhension ni de la répétition, et produisant aussi en majorité des erreurs sémantiques, est soumis à la même expérimentation et ne présente pas du tout la même sensibilité que BM aux manipulations proposées. Le pattern de performance présenté par BM n’est donc pas une caractéristique générale de tout trouble d’accès au lexique, ses performances reflétant bien quelque chose de spécifique quant à la nature du déficit cognitif sous-jacent.
Par ailleurs, dans une tâche de récitation des mots (un mot par seconde au métronome) dans un ordre toujours identique et donc prévisible, BM commet beaucoup moins d’erreurs que dans la première tâche et sa sensibilité à la proximité sémantique des mots est nettement moindre. IG, quant à lui, ne présente pas une telle amélioration dans la tâche de récitation. Les auteurs interprètent cela comme témoignant du fait que BM peut faire usage d’indices syntagmatiques (l’ordre des mots comme dans une phrase) pour accroître l’efficacité des mécanismes de recouvrement des mots. Ceci exclut aussi la possibilité que les résultats à l’expérience 1 soient dus à une simple inertie articulatoire.

Discussion

Dans le cadre du modèle en trois étapes présenté en introduction, IG et BM peuvent être considérés comme présentant un déficit essentiel au niveau de l’accès aux représentations lexicales appelées « lemmes ». Dans le cas de BM, il semble que l’accès aux représentations sémantiques et phonologiques soit également légèrement déficitaire. Cependant cette interprétation ne permet pas de rendre compte à elle seule du fait que le manque du mot de BM soit aussi sensible à des facteurs contextuels externes aux représentations lexicales. De même, si l’accès à la sémantique est aussi largement préservé chez ce patient, pourquoi des variables sémantiques ont-elles un effet aussi marqué sur ses performances ? Et enfin, l’interprétation ne permet pas de rendre compte du profil non fluent de son aphasie.

Wilshire et McCarthy suggèrent dès lors une interprétation qui ne repose pas sur le lexique lui-même mais sur les processus qui contrôlent ou modulent l’activité au sein du système lexical.
Faisant référence à d’autres auteurs et à d’autres modèles, ils distinguent deux mécanismes impliqués dans la production du langage. Le premier concerne la diffusion d’une activation relativement automatique et non contrôlée des hauts niveaux aux bas niveaux de représentation. Cette diffusion se fait sur base des interconnexions entre les nœuds et sur base des poids respectifs de celles-ci au sein d’un réseau lexical. Le second concerne un processus (ou des processus) contrôlé qui sélectionne, à chaque niveau de description, la représentation la plus activée qui est en accord avec des critères syntaxiques, structuraux ou spécifiques à la tâche proposée. Ce mécanisme assure que ce soit cette représentation et elle seule qui aboutisse. Et ce tant d’un point de vue syntagmatique (les « compétiteurs » sont les items activés pour d’autres positions dans la phrase, le mot correct pour telle position devant être sélectionné) que sémantique ou paradigmatique (les « compétiteurs » sont ceux qui partagent des traits visuels et/ou sémantiques avec la cible à sélectionner. Cette procédure de sélection se ferait sur base des informations contextuelles et/ou pragmatiques disponibles.

Dans ce cadre, les auteurs montrent, sur base des résultats aux expérimentations précédentes, que les performances de BM sont beaucoup plus affectées par la compétition paradigmatique que syntagmatique. BM serait donc capable de construire un cadre (frame) syntaxique et il pourrait utiliser celui-ci pour contraindre la sélection lexicale à chaque position. A l’inverse, il ne pourrait opérer de sélection appropriée lorsque plusieurs représentations sont simultanément fortement activées. Parmi les mécanismes d’activation contrôlée, seul celui qui concerne les compétitions paradigmatiques serait déficient. C’est effectivement lorsque de nombreux compétiteurs paradigmatiques (sémantiquement reliés) sont activés avant présentation de la cible que les performances de BM chutent. Et ses erreurs (substitutions) témoignent de cette difficulté. L’effet de l’imageabilité des mots observé chez BM pourrait aussi être interprété car les mots abstraits ont plus de synonymes ou de quasi synonymes que les mots concrets. Une vitesse élevée de présentation des items est aussi un facteur de détérioration car les mots précédemment émis ont plus de chance d’être encore des compétiteurs actifs au moment de la sélection lexicale et car la brièveté des intervalles réduit les possibilités de mettre en branle les mécanismes de contrôle.

Une objection à cette interprétation est qu’il n’y a pas de raison de penser que ces mécanismes d’activation contrôlée n’opèrent qu’au niveau du recouvrement des lemmes. Or BM est bien, de façon disproportionnée, déficitaire à ce niveau. Les auteurs proposent donc assez logiquement que l’étape de recouvrement des lemmes offre plus d’opportunité à la compétition paradigmatique que les autres niveaux. Dans une tâche d’appariement mot/image, l’activation serait plus concentrée au niveau sémantique et la sélection des informations phonologiques serait quant à elle plus sensible à des contraintes structurelles et séquentielles (la position des différents phonèmes).

L’interprétation suppose cependant que d’autres patients, plus atteints que BM, pourraient éprouver des difficultés à tous les niveaux. Certains aphasiques globaux ont ainsi été décrits comme démontrant des effets de sensibilité contextuelle équivalents dans des tâches d’appariement mot/image.

Enfin, les auteurs argumentent en faveur d’une localisation cérébrale antérieure des mécanismes de sélection lexicale (par opposition au recouvrement lui-même). Ils postulent aussi que cette interprétation pourrait rendre compte, chez certains patients, d’une plus grande difficulté en langage élaboré qu’en dénomination.

 

2 Des réflexions sur “Wilshire & McCarthy, 2002

  1. Pingback: Aphasie transcorticale motrice ou dynamique 5 | Pontt

  2. Schwartz & Hodgson (Cognitive Neuropsychology, 2002,  19, 263-288)  montrent également que les procédures de sélection lexicale et d’encodage phonologique sont affectées par le contexte phrastique ou par le simple fait  que les mots sont émis dans une suite de mots. Les auteurs étudient MP qui est invité à dénommer le même ensemble de mots dans deux conditions : 1/ une image à la fois (ex: "un chat") et 2/ deux images en même temps (ex: "un chat et une oreille"). Ses performances passent de 92% de réponses corectes dans la condition 1 à seulement 42% dans la condition 2. Et ses erreurs sont de nature lexicale.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*