Macoir et coll., 2002. Origine des intrusions dans les activités de transcodage.

Titre: From « cinquante-six » to « 5quante-six »: The origin of intrusion errors in a patient with probable Alzheimer disease.
Auteurs: Joël Macoir, Thérèse Audet, Sarah Lecomte & Josée Delisle

Revue: Cognitive Neuropsychology, 2002, 19 (7), 579-601


Dans cette étude d’une patiente, BT, les auteurs cherchent à préciser l’origine des erreurs d’intrusion et des persévérations enregistrées si fréquemment, à un stade précoce de la maladie d’Alzheimer, dans les tâches de transcodage des nombres d’un code source (numérique ou alphabétique) en un code cible (alphabétique ou numérique).

Les erreurs d’intrusion consistent à introduire le code source dans le code cible (ex : cent quatorze —> cent 1 quatre, 2015 —> 2 mille 15); les persévérations consistent à recopier l’ensemble du code source (ex : cent quatorze —> cent quatorze, 114 —> 114).
La littérature antérieure indique que ces erreurs ne sont quasi jamais commises par des sujets âgés sains et qu’elles sont nettement plus fréquentes chez les malades d’Alzheimer qu’après une lésion cérébrale focale.

Dans certains cas, ces erreurs ont tendance à être unidirectionnelles. Ainsi, Thioux & al. (1999) ont décrit un malade d’Alzheimer dont les erreurs de persévération étaient plus abondantes lorsque le code source était alphabétique et le code cible numérique (nombres arabes à produire) que dans le cas inverse. Ils en ont conclu que le patient souffrait à la fois d’un déficit spécifique à certains mécanismes de transcodage des nombres ET d’un trouble attentionnel (mécanismes d’inhibition).
Pour d’autres patients, bien que les intrusions et les persévérations soient bidirectionnelles, on ne peut exclure qu’un déficit des mécanismes propres au transcodage en soit la cause dans la mesure où ils commettent des erreurs de nature syntaxique (ex : deux cent douze —> 20012, sept mille trois cent cinq —> 710003005).

Comme d’autres, BT commet, d’une part, des erreurs d’intrusions et des persévérations dans les deux directions et, d’autre part, des erreurs syntaxiques.

Cependant les auteurs vont démontrer que les intrusions et les persévérations ne relèvent pas d’un déficit syntaxique propre aux mécanismes de transcodage mais uniquement d’un trouble attentionnel.

Au moment où BT est examinée, elle présente des déficits mnésiques et d’importants déficits attentionnels et exécutifs (très mauvais résultats au test de Stroop en condition d’interférence, lente à la partie A du Trail Making Test et très déficitaire en termes de temps et d’exactitude à la partie B, mauvaises performances au test de Brown-Peterson avec interférence). Elle présente aussi des déficits sémantiques, une dysgraphie de surface, des éléments de dyslexie de surface, … Le calcul et le traitement des nombres est largement préservé sauf dans les tâches de transcodage.

Je ne vais pas présenter l’étude en détails. Cependant, on notera que BT commet autant d’erreurs d’intrusion lorsque la composante syntaxique de la tâche de transcodage est éliminée (par exemple, transcoder 5/1 en cinq/un ou cinquante/un en 50/1). La proportion de ces erreurs n’est pas affectée par la complexité syntaxique de l’item et elles n’apparaissent que lorsque le code source reste présent durant le transcodage (on ne les observe pas en tâche de dictée par exemple alors que les erreurs syntaxiques sont présentes).
Bien qu’en nombre moins important (car la tâche est plus simple en termes d’allocation des ressources attentionnelles), les intrusions apparaissent aussi en tâche de simple copie (dans ce cas évidemment, il s’agit de l’intrusion de l’autre code qui n’est pas un code source; ex : copie de quatre-vingt-dix —> 4 vingt-dix).
Ces erreurs ne sont par ailleurs pas limitées au système des nombres. En effet, des erreurs similaires et en mêmes proportions apparaissent lorsqu’on demande par exemple à la patiente de transcoder des mots écrits en majuscules dans le code minuscule ou inversement.
Ces erreurs sont aussi plus souvent commises au milieu ou à la fin des réponses. Et elles apparaissent plus fréquemment aux frontières syllabiques alors que la structure morphologique n’a pas d’effet.
Enfin, en accroissant les demandes attentionnelles des tâches, on augmente le nombre d’intrusions produites. Il en est ainsi lorsque l’on combine, dans une même tâche, des transcodages de nombres dans les deux directions (code arabe —> code alphabétique et inversement) ou lorsqu’on demande de transcoder à la fois des mots en majuscules et en minuscules dans le code correspondant.

La majorité des propositions théoriques destinées à rendre compte des capacités attentionnelles font une distinction entre l’attention sélective, l’attention divisée et l’attention soutenue. Des fonctions telles que l’inhibition et la flexibilité attentionnelle seraient sous la dépendance d’un système de supervision ou de contrôle. Ce SAS (supervisory attentional system) empêche la production d’erreurs et il alloue et maintient les ressources attentionnelles disponibles (et limitées) pour la réalisation d’une ou de plusieurs tâches tout en inhibant les informations non pertinentes ou les schémas d’actions inappropriés.

Chez les malades d’Alzheimer, la composante attentionnelle la plus précocement atteinte est l’attention divisée (flexibilité et inhibition). Ces déficits, comme les erreurs d’intrusions et de persévérations dans les tâches de transcodage, auraient une origine fonctionnelle unique, à savoir une altération du SAS.
Les auteurs discutent de cette hypothèse interprétative de façon plus approfondie.

Bill

Cognitive Neuropsychology est publié par Psychology Press Ltd, Taylor & Francis Group.
http://www.psypress.co.uk
http://www.tandf.co.uk/journals/pp/02643294.html

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