Buffer graphémique 1

Le buffer graphémique et ses altérations (1)

SUITE

Marie Russo, encore une de mes anciennes stagiaires douées, partage avec nous son travail de tutorat (UCL-ULB, 2004).
Merci Marie.

Le buffer graphémique. Revue de littérature.

 

            Selon Caramazza et al. (1987), les représentations graphémiques des mots et des pseudo-mots, après avoir été générées par le lexique orthographique de sortie ou par les procédures de conversion des phonèmes en graphèmes, sont provisoirement maintenues dans une mémoire à court-terme : le buffer graphémique. Celui-ci permet de maintenir active l’information graphémique le temps que s’effectuent les traitements périphériques ultérieurs qui vont transformer les représentations graphémiques, abstraites et amodales, en forme des lettres (pour la production écrite) ou en nom des lettres (pour l’épellation).

 

            Caramazza et al. (1987) postulent que le buffer graphémique possède un rôle central au sein du modèle de production écrite admis par la plupart des auteurs.


Représentation schématique de l’architecture fonctionnelle de la production écrite (Caramazza et Miceli, 1990).

De ce fait, Caramazza et al. proposent qu’une atteinte spécifique de cette composante engendrera toute une série de conséquences qui sont décrites ci-dessous:

1)    Le buffer graphémique est une entité commune à différents processus impliqués dans la production écrite : il joue un rôle dans toutes les tâches de production écrite. De ce fait, une altération de cette composante va entraver la performance pour les mots ainsi que pour les pseudomots, indépendamment de la modalité d’entrée (écriture sous dictée, copie différée, dénomination écrite ou écriture spontanée) ou de la modalité de sortie (écriture manuscrite, épellation ou écriture dactylographique).

2)    La position du buffer au sein de l’architecture cognitive (à l’interface entre les processus centraux et les processus périphériques) implique de surcroît que les erreurs commises suite à un déficit spécifique de cette entité ne devraient pas être influencées par des facteurs lexicaux (classe grammaticale, fréquence, imagerie ou concrétude). De même, la copie immédiate devrait être bonne.

Notons cependant que des effets de fréquence ou de lexicalité peuvent apparaître dans certains cas.  Selon Valdois et de Partz (2000), ces effets proviendraient du rafraîchissement des informations graphémiques par le lexique orthographique de sortie.  de Partz (1995) note par ailleurs que si, dans un modèle strictement sériel, des effets de variables lexicales ne peuvent être attribués qu’au lexique orthographique de sortie, il n’en va pas de même si l’on considère des modèles plus interactifs qui laissent place à des influences lexicales top-down au niveau du buffer graphémique. Très récemment, Sage et Ellis (2004) ont montré que de tels effets (fréquence, âge d’acquisition et concrétude des mots) sont, en cas d’altération du buffer graphémique, nettement plus courants que ce que l’on a cru jusqu’ici. L’idée proposée est que, pour les mots les plus fréquents, les plus imageables et les plus récemment acquis, les connexions entre le système sémantique et le lexique orthographique de sortie sont plus robustes et que ceci entraîne une plus forte activation des lettres composant ces mots au niveau du buffer graphémique. Une altération du buffer graphémique devrait donc, contrairement à ce que laissaient supposer Caramazza et al, se manifester par une plus grande résistance de ces mots à la lésion. Suivant un raisonnement similaire, Sage et Ellis (2004) proposent que les mots qui ont le plus grand nombre de voisins orthographiques devraient être plus résistants à l’altération du buffer car, dans ce cas, les connexions entre le lexique orthographique de sortie et le buffer sont plus fortes. Notons d’ailleurs que, selon eux, cet effet rendrait compte d’une part non négligeable de l’ampleur de l’effet de longueur, les mots les plus longs ayant évidemment généralement moins de voisins orthographiques. Ceci apporterait une interprétation supplémentaire concernant l’observation suivante relative à la longueur des mots.

3)    Un déficit du buffer graphémique sera, par définition, particulièrement sensible à la longueur des mots (et pseudo-mots) puisque, au plus la longueur augmente, au plus la représentation graphémique correspondante devra être maintenue longtemps en mémoire de travail. Cet effet de longueur concerne le nombre de graphèmes (ou de lettres, voir plus loin) et non le nombre de phonèmes.

4)    Enfin, une altération du buffer provoquera une dégradation des unités graphémiques (l’identité et la position des graphèmes). Les erreurs attendues devront donc aboutir, pour la plupart, à la création de pseudo-mots et ne seront pas phonologiquement plausibles. Il s’agira de substitutions (chaise à chaite), omissions (chaise à chase), ajouts (chaise à chaiste), déplacements de lettres (chaise à chiase), ainsi que des combinaisons de ces dernières (substitution + déplacement, …).

A titre d’exemple, on peut citer le cas de LB décrit par Caramazza et al. (1987) dont les performances en production écrite concordent en tous points avec les prédictions décrites ci-dessus et qui semble donc être atteint d’une altération spécifique du buffer graphémique.

LB est un homme de nationalité italienne de 65 ans qui a été victime d’un accident vasculaire cérébral dans les aires pré- et post-rolandiques de l’hémisphère gauche. Il apparaît que LB présente un pattern d’erreurs similaire (essentiellement des substitutions, ajouts, omissions et déplacements de lettres) pour les mots ainsi que pour les pseudomots en écriture sous dictée, épellation, dénomination écrite et copie différée. De plus, alors que la longueur des items est un facteur déterminant dans les résultats du patient, on ne retrouve aucun effet de variables lexicales telles que la catégorie grammaticale, la fréquence et la concrétude des mots.

Il est intéressant de noter que les performances de LB apportent une précision quant à ce qui peut être attendu d’une altération du buffer graphémique (ou du moins d’un type d’altération du buffer, voir plus loin). En effet, les auteurs ont montré qu’il présentait un pattern d’erreurs différent selon la longueur des mots (et des pseudo-mots) : on retrouve plus d’erreurs simples dans les mots courts et plus d’erreurs mixtes dans les mots longs[1]. Par ailleurs, LB a commis plus d’erreurs de déplacement de lettres pour les mots courts et plus d’omissions pour les mots longs. Ceci suggère que les représentations graphémiques peuvent être atteintes plus ou moins sévèrement : la dégradation des représentations graphémiques étant plus sévère pour les mots longs. Selon Caramazza et al. (1987), ces observations suggèrent que la représentation des longs mots est tellement déformée qu’elle ne sera plus en mesure de fournir l’information concernant l’identité des graphèmes, conduisant alors à des erreurs d’omissions (les déplacements n’étant plus directement observables). Par contre, pour les mots courts, l’information sur l’identité des lettres est encore présente alors que celle concernant la position peut déjà ne plus être disponible, le patient commettant alors des erreurs de déplacement de lettres.

Remarquons cependant que ce pattern d’erreurs n’a pas toujours été retrouvé dans la littérature : le patient HR, décrit par Katz (1991) commettait une majorité d’omissions quelle que soit la longueur du mot. Nous verrons par la suite comment on interprète aujourd’hui la diversité des manifestations de surface d’un déficit du buffer graphémique.

Caramazza et al. (1987) ont avancé une hypothèse supplémentaire concernant ce à quoi on peut s’attendre lors d’une altération du buffer graphémique. Selon eux, il devrait y avoir une concentration des erreurs dans la partie centrale des mots (et des pseudo-mots). Ils se basent pour cela sur les observations de Wing et Baddeley (1980, cités dans Caramazza et al, 1987) qui ont analysé les erreurs de production écrite effectuées par des sujets normaux. Selon eux, ce phénomène proviendrait du fait qu’il existe dans le buffer une sorte de « bruit » qui provoque des interférences entre les unités graphémiques adjacentes et que, dès lors, les graphèmes situés au milieu d’une séquence seront encore plus difficilement accessibles.

Caramazza et al. ont donc testé cette prédiction chez leur patient LB. Les résultats ont montré que la majorité des erreurs était localisée dans la position médiane des mots (et des pseudo-mots), ce qui confirme l’hypothèse exposée ci-dessus.

Notons que ce résultat a également été observé chez d’autres patients : SE (Posteraro et al. 1988), JES (Aliminosa et al., 1993) et FM (Tainturier et Caramazza, 1996).

Cependant, il existe également d’autres cas rapportés dans la littérature dont le pattern de performance ne se conforme pas à ce qui est décrit ci-dessus. Le taux d’erreurs d’AM (de Partz, 1995) par exemple était plus important au milieu des mots mais également à la fin. LiB, la patiente présentée par Cotelli et al. (2003), réalisait un nombre équivalent d’erreurs peu importe la position au sein des mots. Katz (1991), et plus récemment, Schiller et al. (2001) ont, quant à eux, décrit le cas de patients dont le nombre d’erreurs augmentait progressivement du début vers la fin des mots. Schiller et al. (2001) ont expliqué ces divergences en avançant l’idée qu’il existerait plusieurs types d’atteinte du buffer graphémique pouvant dès lors aboutir à des patterns d’erreurs différents. Dans l’un (type 1), on serait face un manque d’activation qui viendrait ralentir le fonctionnement normal du buffer (Wing et Baddeley, 1980) sans pour autant le modifier, résultant alors à un nombre plus important d’erreurs en milieu de mots. Dans l’autre (type 2), l’information contenue dans le buffer déclinerait trop rapidement (rapid decay), altérant alors le mécanisme habituel et aboutissant à une augmentation des erreurs à la fin des mots.

Entre ces deux groupes principaux de patients, il existe des cas où il faut envisager un trouble attentionnel hémispatial (héminégligence) s’ajoutant à l’altération du buffer lui-même et qui empêche une « lecture » correcte de son contenu dans l’une ou l’autre partie de l’espace occupé mentalement par la représentation graphémique.

[1] Erreur simple: une seule erreur dans un mot
Erreur mixte : au moins deux erreurs de types différents dans un mot

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